Adaptation et jeu : Felipe Castro,
Accompagnement : José Lillo,
Scénographie : Natacha Jacquerod,
Lumières : Rinaldo del Boca,
Son : Jean Faravel,
Production : les Amis – le Chariot.
Impressions Philippe Barrailla et Patrice Vatan.
Photos Philippe Barrailla, Patrice Vatan et JYL.
Voyage au bout de la nuit
Impressions Philippe Barrailla.
… cette intrusion inattendue étant le fait de Ferdinand Bardamu, le double de Céline incarné par Felipe Castro, diplômé de l’École Supérieure d’Art dramatique de Genève, venu à Cosne avec son équipe. Cet artiste a adapté de longs passages du roman « Voyage au bout de la nuit » et les joue, seul sur scène, devant une tenture ocre rouge pour tout décor.
Durant presque deux heures, il manie avec une assurance sans faille le langage particulier de ce romancier qui en 1932, reçut pour ce « Voyage… » le prix Renaudot, et révolutionna la littérature française en introduisant dans sa prose un style elliptique, fait de phrases courtes et musicales, ponctuées d’argot et de formules populaires.
La forme est au service du fond, elle exprime crûment le pacifisme, voire le nihilisme de l’auteur. Rien ne justifie la guerre, tout justifie qu’on ne la fasse pas ou plus : se laisser capturer par l’ennemi, déserter, ou être blessé. Le héros, comme Céline lui-même, est pourtant engagé volontaire puis participe à la guerre en 1914, année au cours de laquelle il est gravement blessé au bras droit.
Mais, au-delà de la guerre, c’est la condition humaine dans son ensemble qui inspire dégoût et pitié : à chaque étape de son parcours, Ferdinand relève la bêtise commune, la bassesse, la veulerie ordinaire, sources de malheur et de souffrances.
Le personnage principal de son roman est, chaque fois, l’anti-héros, le plus misérable ou le plus méprisable des êtres.
Felipe Castro déroule magistralement cette prose heurtée, douce et violente, pleine de haine et de compassion, de lucidité désespérante. Gravés dans sa tête, ces milliers de mots sortent naturellement de sa bouche comme s’il improvisait : sa performance est tout a fait impressionnante.
Impressions Patrice Vatan.
Boucherie, boucherie, boucherie ! Entracte.
Le noir inonde la scène, renvoie ces ultimes mots au bataillon de ceux que Céline écrit à la mitrailleuse dans Voyage au bout de la nuit.
Pour porter ce texte intransportable, un ange blond nommé Felipe Castro, Suisse d’origine chilienne, tenant à la fois de Rudolf Noureev et de Willem Dafoe.
Il s’incline devant les hourras, désigne modestement la technique qui, de là-haut, l’a nimbé de lumière rasante comme dans un film hollywoodien, induisant une étrange dichotomie avec une horreur textuelle forant jusqu’au sang.
Le Voyage… de Céline, tout le monde connaît. Hier soir la salle se divisait en plusieurs chapelles.
– Ceux qui l’ont lu et y voient une œuvre majeure que l’acteur sert divinement.
– Ceux qui l’ont lu mais trouvent plus « confortable » la version scénique qu’en donne Felipe Castro.
– Ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de Céline et que la violence de cette écriture, sa noirceur absolue à la limite de l’insoutenable confortent dans cette option.
– Ceux, enfin, que la performance hors norme d’un comédien titillent. La médiathèque de Cosne les attend.
