Au vert !

De Jean-Paul Wenzel.
avec Gilles David, Camille Grandville et Lou Wenzel.
Création sonore Philippe Tivillier.

Décors Jean-Yves Lefèvre.

Impressions Philippe Barailla et Patrice Vatan.
Photos Philippe Barailla, Patrice Vatan et JYL.

Au vert !

Impressions Philippe Barrailla

Très loin d’Hagondange…
Hier soir le Garage Théâtre de Cosne-sur-Loire
a connu un événement d’importance : la création d’ « au Vert », troisième volet de la trilogie de Jean-Paul Wenzel après « Loin d’Hagondange » en 1975 et « Faire Bleu » en 2000.
Cette chronologie parfaite n’est certainement pas le fruit du hasard, mais d’une volonté de mettre en scène « en temps réel » trois générations successives dans le même lieu. La première pièce était celle d’un rêve un peu naïf : celui, pour un couple âgé, de vivre une retraite idyllique dans une petite maison isolée à la campagne, dans une région éloignée. Une mise au vert, déjà, mais surtout une utopie suivie de sévères désillusions.
En 2025, les petits-enfants tentent la même expérience en revenant dans cette même maison, inhabitée depuis des années. Là, l’échec est total et immédiat : maison sale et délabrée, couple en grand questionnement, écrivain en mal d’inspiration, séparation imminente… comme si l’endroit, maudit, servait de révélateur à tous les mal-êtres jusqu’ici non formulés. Le seul refuge vraiment désirable est la forêt immense qui attend derrière la maison, lointain souvenir d’enfance, espace de rêve et de découverte mais surtout temple d’émancipation.
Le décor ne comprend que la porte et les fenêtres : leur rôle est important car ce sont les ouvertures sur ce « Vert » qui donne à la maison son seul intérêt, lui-même symbolisé par de hautes branches disposées autour de la scène ; mais les murs sont absents, la demeure elle-même est sans âme, presque abstraite.
La mise en scène est une succession de tableaux entrecoupés de pauses d’obscurité et de silence, dès que l’émotion pointe son nez, dans un refus délibéré de l’exprimer au-delà d’un certain seuil.
Bravo aux excellents acteurs qui donnent vie à Carole (Camille Grandville), Norbert (Gilles David) et à leur fille Charlotte (Lou Wenzel).

Impressions Patrice Vatan

Intérieur d’une maison abandonnée. Meubles recouverts de draps blancs. Une rangée arborée se découpe au-delà des fenêtres et d’une porte d’entrée. Le public est placé en situation de voyeur, il sait que quelque chose va advenir.
Deux silhouettes s’encadrent en transparence derrière la porte et s’escriment à manœuvrer le pêne grippé. On entend l’homme ronchonner. On a envie de leur crier, comme à guignol, d’esquiver et d’entrer en scène par les espaces laissés vides entre fenêtres et porte.
La convention du théâtre qui substitue à la pratique du quotidien son illusion est finement servie par le décor, aussi minimal que suggestif, dû à Jean-Yves Lefèvre.
L’homme, Norbert, vient pour vendre cette maison familiale qui recèle tant de mauvais souvenirs. L’isolement du couple formé avec Carole fermente en rancœurs diverses au fur et à mesure que Norbert, écrivain, peine à ébaucher ne serait-ce que la première phrase de son roman.
Il picole sec, s’enferme dans une autodestruction qui fait fuir Carole. Alors s’inscrit derrière la porte sa fille, Charlotte, qui, séduite par cette maison, rêve d’en faire un lieu de création artistique.
Cela vous fait penser à des personnes existantes ? Et vous avez raison.
Jean-Paul Wenzel, auteur de « Au vert ! » dont c’était la première mondiale, a mis de lui dans le personnage de Norbert.
En filigrane du jeu magistral de Gilles David, maugréant, farfouillant dans une caisse de vieux manuscrits, cassé en deux par le poids de livres qui ne veulent pas se laisser écrire, on devine celui que la nature et le succès de « Loin d’Hagondange » en 1975 avaient désigné comme l’instigateur d’un « théâtre du quotidien ».
Après « Faire Bleu » en 1998, Au vert ! conclut une trilogie qui en restera la plus efficace illustration.