Avec Thierry Gibault et Olivier Ythier, et la voix de Maria de Medeiros
Mise en scène et adaptation : Jean-Paul Sermadiras
Lumières : Jean-Luc Chanonat
Son : Pascale Salkin
Costumes : Cidalia Da Costa
Chorégraphie : Marion Lévy
Traduction : Thomas Resendes
Impressions Philippe Barrailla et Patrice Vatan.
Photos Philippe Barrailla, Patrice Vatan et JYL.
L'intranquillité
Impressions Philippe Barrailla.
Le recueil de textes présenté comme le journal de Bernardo Soares, illustre inconnu de son état, est en réalité celui de Fernando Pessoa lui-même, célèbre écrivain et poète portugais du premier tiers du XXe siècle : car c’est lui qui se cache derrière ce double anonyme.
Tenu pendant des dizaines d’années, ce cahier fait l’objet du spectacle de ce soir, magnifiquement interprété par Thierry Gibault (déjà vu au G.T. en 2023 dans « une trop bruyante Solitude ») et Olivier Ythier, tous deux en tenue de soirée, du moins au début.
Le décor est à la hauteur des réflexions des deux protagonistes : en fond de scène, un immense ciel étoilé, et jonchant le sol, des paillettes blanches illuminées par une lumière venue d’on ne sait où, créant une atmosphère féerique.
Une longue succession de pensées, d’aphorismes, de prises de conscience sur soi, de poèmes en prose, de questionnements métaphysiques, s’égrène en désordre dans une joyeuse ambiance qui contraste avec le sérieux des propos : une lourde caisse se promène sur la scène, d’abord placard d’où sortent les deux personnages, puis table, puis banc, puis… cercueil (quand même !). Les deux compères endimanchés, sans doute l’auteur et son double, sortent du coffre les lampions d’une fête au motif indéterminé, débouchent le champagne et dansent un tango tout en devisant sur la dichotomie rêve-réalité, ou en assénant que l’art est aussi essentiel à la vie que l’air qu’on respire.
L’intranquillité est contagieuse. Plus poésie que philosophie, la prose de Fernando Pessoa est un nuage flou qui passe sur l’assistance comme un messager porteur de confuses révélations. Selon sa propre sensibilité, on peut en sortir totalement charmé ou coiffé d’un grand point d’interrogation, comme ce fut mon cas.
Impressions Patrice Vatan.
En débouchant successivement deux bouteilles de champagne (de théâtre) et les sifflant à la barbe du public, Olivier Ythier et Thierry Gibault collent à l’auteur du livre dont ils interprètent l’adaptation, Fernando Pessoa (se prononce psoa), mort alcoolique à 47 ans.
Le hic, c’est que Pessoa, sorte de clown triste nourri au surréalisme et à la métaphysique, aura entraîné vers les paradis embouteillés son double littéraire, enfin un de ses nombreux doubles, un modeste employé de bureau nommé Bernardo Soares à qui il attribua la paternité de son chef-d’oeuvre, le Livre de l’intranquillité, découvert en 1982, longtemps après sa mort en 1935.
Intranquilles, les spectateurs le sont face aux deux pierrots lunaires qui réussissent le prodige d’extirper de leur gangue de papier les aphorismes, les digressions métaphysiques, les plongées philosophiques vertigineuses, et l’humour aussi (mieux vaut rêver de Bordeaux que débarquer à Bordeaux) dont est fait l’ouvrage, pour les reconstituer en trois dimensions, à quoi s’ajoute une quatrième, la poésie pure. Quelle mise en scène !
Envoûtante et subtile illustration du pouvoir enchanteur du théâtre.
